Christopher Monay-Michaud

Protéger la souveraineté suisse

Durcir la neutralité : force, préparation et unité sociale



Document de stratégie 2026 du Secrétariat d’État à la politique de sécurité de la Suisse (SSEKS) : « La polarisation sociale croissante et la perte de confiance dans les institutions étatiques peuvent affaiblir la résilience de la Suisse et sa capacité à répondre aux crises. »


Il existe une vision de la Suisse qui a soutenu cette Confédération pendant des siècles : un peuple souverain, armé et neutre, se tenant indépendant au milieu des grandes puissances d’Europe. C’est une vision qui ne demande pas la permission à Bruxelles, ne plie pas à chaque vent diplomatique, et ne confond pas une posture morale avec l’intérêt national. C’est une vision qui comprend que la véritable indépendance exige la force de dire non — non seulement aux agresseurs, mais aussi aux attentes d’alliés qui voudraient voir la Suisse abandonner sa position unique dans le monde.

Alors que la nation se prépare à voter sur l’initiative sur la neutralité en 2026, cette vision est mise à l’épreuve. Mais il en va aussi de quelque chose de plus profond : la cohésion sociale qui rend la défense suisse possible. Car une armée ne peut pas défendre un pays qui s’est retourné contre lui-même. Et les tendances xénophobes, si on les laisse s’envenimer, menacent de fracturer l’institution même chargée de protéger la nation.

Les arguments en faveur d’une neutralité de principe

L’initiative sur la neutralité, parrainée par l’association Pro Switzerland, a été caricaturée par ses opposants comme isolationniste, comme imprudente, comme une trahison de la solidarité européenne. Mais ces critiques méconnaissent ce que la neutralité suisse a toujours signifié — et ce qu’elle doit signifier si la Suisse veut rester souveraine dans un monde de plus en plus dangereux.

La neutralité de la Suisse n’est pas une politique d’équivalence morale. C’est une doctrine stratégique de non-participation aux conflits armés d’autres États, combinée à une autodéfense crédible et à l’offre de « bons offices » à la communauté internationale. C’est la raison pour laquelle Genève accueille la Croix-Rouge, la raison pour laquelle des négociations de paix ont lieu sur le sol suisse, la raison pour laquelle des diplomates de nations hostiles peuvent se rencontrer ici quand ils ne peuvent se rencontrer nulle part ailleurs.

L’initiative inscrirait dans la constitution une définition de la neutralité « perpétuelle et armée ». Les critiques affirment que cela empêcherait la Suisse de rejoindre des sanctions internationales. Mais cette critique mérite examen : depuis quand rejoindre la guerre économique d’un camp contre un autre est-il une exigence de la neutralité ? Les sanctions ne sont pas des actes neutres. Ce sont des outils de coercition, des armes dans des conflits économiques qui ne sont pas moins réels parce qu’ils sont sans effusion de sang.

Lorsque la Suisse a rejoint les sanctions de l’UE contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine, elle l’a fait non pas en tant que partie neutre mais en tant que participante à une coalition. Le Conseil fédéral a fait un choix politique — un choix que de nombreux citoyens suisses ont soutenu, mais qui n’en a pas moins marqué un éloignement par rapport à l’interprétation stricte de la neutralité qui avait servi le pays pendant des siècles. L’initiative rétablirait l’entendement originel : la Suisse ne prend pas parti dans les conflits des autres, qu’ils soient militaires ou économiques.

Ce n’est pas de l’isolationnisme. C’est la préservation d’un atout diplomatique unique. Une Suisse perçue comme un simple allié occidental de plus, comme une simple participante de plus aux sanctions, perd sa capacité à servir de pont entre des parties en conflit. Elle devient une partie du problème plutôt qu’une partie de la solution.

L’ancien diplomate suisse et spécialiste de la neutralité Laurent Goetschel a formulé cette position avec précision : « La valeur de la Suisse pour la communauté internationale réside précisément dans sa singularité. Lorsque nous abandonnons cette singularité pour nous aligner sur un bloc, nous abandonnons notre capacité à faciliter le dialogue, à accueillir des négociations, à représenter les intérêts de parties qui ne peuvent pas se parler directement. »

L’initiative comme mouvement positif

L’initiative sur la neutralité devrait être comprise non comme un rejet du monde mais comme une affirmation de la souveraineté suisse. Elle naît d’une préoccupation légitime : des décennies d’intégration européenne ont brouillé les lignes entre coopération et dépendance, entre partenariat et subordination.

Considérez les accords bilatéraux avec l’Union européenne. Ils ont apporté la prospérité, oui. Mais ils ont aussi créé une situation où le droit suisse doit constamment s’adapter à des réglementations de l’UE sur lesquelles la Suisse n’a aucun vote. L’accord sur la libre circulation des personnes a apporté des travailleurs précieux — mais il a aussi entraîné des changements démographiques auxquels de nombreuses communautés suisses n’ont jamais consenti, qui mettent à l’épreuve les infrastructures, qui modifient le caractère des villages et des quartiers.

L’« initiative Suisse à 10 millions » de l’Union démocratique du centre (UDC) répond à ces préoccupations, même si son mécanisme — un plafond rigide de population — est peut-être un instrument trop grossier. Mais le sentiment qui la sous-tend n’est pas illégitime : un petit pays ne peut pas absorber un nombre illimité de personnes sans changer fondamentalement. Et ces changements, lorsqu’ils sont imposés par traité plutôt que par choix démocratique, engendrent du ressentiment. Ils créent les conditions dans lesquelles la xénophobie peut prospérer.

L’initiative sur la neutralité, en revanche, offre une voie à suivre qui ne requiert pas de se retourner contre les immigrés. Elle recentre l’identité suisse sur quelque chose de positif : la détermination à se tenir indépendamment, à faire des choix souverains, à être l’ami de tous et l’allié de personne. C’est une vision qui peut unir germanophones et francophones, catholiques et protestants, personnes nées en Suisse et personnes naturalisées — parce qu’elle parle de quelque chose que tous les Suisses partagent : le désir de rester suisses.

L’enjeu de la cohésion sociale pour l’armée

C’est ici que l’armée entre en scène. Les forces armées suisses ne sont pas une armée professionnelle séparée de la société. Elles sont la société en uniforme — un système de milice dans lequel des citoyens-soldats gardent leurs armes à la maison, s’entraînent périodiquement, et retournent à la vie civile entre les périodes de service. Ce système ne fonctionne que si la société qu’il sert est cohésive. Une population fracturée produit une force de défense fracturée.

Le document de stratégie 2026 du Secrétariat d’État à la politique de sécurité (SSEKS) est clair sur l’environnement extérieur : rivalité entre grandes puissances, guerre hybride, cyberattaques, espionnage. La situation sécuritaire s’est « drastiquement détériorée ». Mais le document identifie aussi une vulnérabilité interne : « La polarisation sociale croissante et la perte de confiance dans les institutions étatiques peuvent affaiblir la résilience de la Suisse et sa capacité à répondre aux crises. »

C’est là le danger des tendances xénophobes. Non pas qu’elles offensent les sensibilités, mais qu’elles corrodent les liens de confiance qui rendent la défense collective possible. Un soldat à qui l’on a appris que les étrangers sont une menace, que les immigrés sont des parasites, que la Suisse doit être préservée pour les « vrais Suisses » — un tel soldat ne peut pas combattre aux côtés de l’immigré dans le bunker voisin. Un tel soldat ne peut pas faire confiance à l’officier francophone qui donne des ordres. Un tel soldat apporte dans les casernes les fractures de la société.

L’armée l’a toujours compris intuitivement. C’est pourquoi les forces armées ont travaillé pendant des générations à intégrer des soldats de toutes les régions linguistiques, de tous les cantons, de tous les milieux. L’expérience partagée du service — l’entraînement, les exercices, la camaraderie — est censée forger des liens plus forts que les divisions importées de la vie civile. C’est une stratégie délibérée de construction nationale par la défense.

Mais cette stratégie a ses limites. Elle ne peut pas réussir si la société civile tire activement dans la direction opposée — si des campagnes politiques dépeignent les immigrés comme des envahisseurs, si des référendums retirent des droits à des résidents de longue date, si le discours public normalise la suspicion envers l’autre.

L’arithmétique de l’autodestruction

Il y a aussi une considération plus pratique : l’armée dépend des immigrés. Pas métaphoriquement, mais littéralement. Le système de santé qui soigne les soldats blessés, les chaînes d’approvisionnement qui les équipent, l’économie qui finance leur entraînement — tout cela repose sur des travailleurs étrangers.

Considérez les chiffres. La Suisse fait face aujourd’hui à une pénurie de près de 15 000 professionnels de la santé. Un tiers de l’ensemble du personnel infirmier vient de l’étranger. L’« initiative Suisse à 10 millions » reléguerait 1,5 million de citoyens de l’UE vivant en Suisse — y compris ces infirmières, y compris les ingénieurs qui entretiennent le matériel militaire, y compris les enseignants qui éduquent les enfants des soldats — au rang de résidents de seconde zone, leur droit de rester étant perpétuellement incertain.

Et puis il y a les immigrés qui servent directement. Des milliers de citoyens naturalisés portent l’uniforme suisse. Ils ont prêté serment. Ils sont prêts à défendre le pays. Quel message la politique xénophobe leur envoie-t-elle ? Que leur service est apprécié mais que leur présence ne l’est pas ? Qu’ils sont assez bons pour se battre mais pas assez bons pour appartenir ?

Une armée ne peut pas fonctionner sur de telles contradictions. Les soldats doivent croire au pays qu’ils défendent. Ils doivent croire que ce pays croit en eux. Lorsque cette reconnaissance mutuelle se fissure, la volonté de se battre se fissure avec elle.

La synthèse : la force par l’inclusion, l’indépendance par le principe

Les initiatives de 2026 et la lutte contre la xénophobie ne sont pas des enjeux séparés. Ce sont deux fronts dans la même bataille : la bataille pour préserver une Suisse à la fois indépendante et cohésive.

L’initiative sur la neutralité offre une voie pour renforcer la souveraineté suisse. En revenant à une compréhension de principe de la non-participation aux conflits étrangers, elle rétablit la singularité qui a toujours été le plus grand atout diplomatique de la Suisse. Elle dit au monde : nous sommes amis de tous, alliés de personne, disponibles pour toutes les parties comme médiateur honnête et comme havre sûr.

Mais cette posture d’indépendance de principe exige une force intérieure. Et la force intérieure exige la cohésion sociale. Une Suisse qui devient xénophobe, qui se fracture le long de lignes linguistiques et culturelles, qui dit aux immigrés qu’ils ne sont pas vraiment suisses — une telle Suisse ne peut pas projeter l’unité qu’exige une neutralité crédible. Le monde ne fait pas confiance aux pays divisés pour garder des secrets, pour accueillir des négociations, pour servir de médiateurs honnêtes.

L’ancien chef de l’Armée suisse Thomas Süssli a posé une question qui demeure : « Dans le nouvel ordre mondial, être riche et faible n’est pas un avantage. » Une Suisse qui s’isole économiquement tout en se retournant contre ses propres habitants devient à la fois riche et faible — une cible plutôt qu’une forteresse. Une Suisse qui adopte une neutralité de principe tout en maintenant la cohésion sociale devient autre chose : un modèle de ce qu’un petit État peut être dans un monde de géants.

Le choix

Le choix devant la Suisse n’est pas entre ouverture et souveraineté. Il est entre deux conceptions de la souveraineté elle-même.

Une conception voit la souveraineté comme exclusion : murs, quotas, suspicion, l’incessante police des frontières entre nous et eux. Cette conception mène inévitablement à la xénophobie, à la dégradation des immigrés, à la fracturation de la société même qu’elle prétend protéger. Elle produit une armée qui ne peut pas se faire confiance et une population qui ne peut pas se faire confiance entre elle.

L’autre conception voit la souveraineté comme force : la capacité de faire des choix indépendants précisément parce que la société qui fait ces choix est unie. Cette conception adopte la neutralité non comme isolation mais comme doctrine positive — une contribution suisse à l’ordre international. Elle rejette la xénophobie non par sentiment cosmopolite, mais par reconnaissance lucide qu’une nation divisée ne peut pas se défendre.

L’initiative sur la neutralité, bien comprise, appartient à cette seconde conception. Ce n’est pas un retrait du monde mais une réaffirmation de la singularité suisse. Ce n’est pas un rejet de la coopération mais l’affirmation que la coopération ne doit pas devenir dépendance. Ce n’est pas xénophobe mais souverain — une déclaration que la Suisse fera ses propres choix, sur la base de ses propres intérêts, guidée par ses propres valeurs.

Ces valeurs incluent l’ouverture envers ceux qui choisissent de devenir suisses. Le soldat naturalisé, l’infirmière venue soigner les personnes âgées, l’ingénieur qui fait tourner l’économie — ils ne sont pas des menaces pour l’identité suisse. Ils en sont les plus nouveaux porteurs. Ils ont choisi ce pays. Ils ont juré de le défendre. Ils sont aussi suisses que quiconque est né ici.

L’armée comprend cela. La question est de savoir si le reste de la Suisse le comprend aussi.

En 2026, la nation votera. Le résultat façonnera l’identité suisse pour des générations. Mais quel que soit le résultat, une vérité demeure : une Suisse à la fois souveraine et cohésive, à la fois neutre et accueillante, à la fois forte et ouverte — voilà la Suisse qui vaut la peine d’être défendue. Voilà la Suisse que l’armée existe pour protéger. Et voilà la Suisse que des tendances xénophobes, si elles ne sont pas contenues, détruiront.